Nous sommes fiers d’annoncer que le prix Thalie 2016 de l’Association internationale des critiques de théâtre sera remis à Femi Osofisan, du Nigéria, auteur dramatique, metteur en scène, acteur, critique, poète, romancier, rédacteur et chroniqueur de journal. Le prix Thalie a pour particularité de souligner les travaux de personnalités ayant aidé les critiques à comprendre de nouvelles façons de considérer et d’apprécier les arts du spectacle vivant à travers le monde. La remise du prix aura lieu en présence du lauréat au cours du Congrès de 2016 de l’AICT, à Belgrade.

L’AICT existe depuis longtemps : elle célèbre cette année ses 60 ans. Mais le prix Thalie, lui, est jeune puisqu’il n’a que dix ans. Depuis sa création, il a été remis à Eric Bentley (2006), Jean-Pierre Sarrazac (2008), Richard Schechner (2010), Kapila Vatsyayan (2012) et Eugenio Barba (2014).

Femi Osofisan: Brève présentation…. Par Don Rubin, Ancien président Section canadienne de l’AICT

Lorsqu’on les interroge sur le théâtre africain, la plupart des critiques et des universitaires auraient du mal à nommer plus d’un ou deux auteurs dramatiques à côté du Prix Nobel et auteur nigérian Wole Soyinka ou du militant anti-apartheid Athol Fugard. Les deux ont bâti leur réputation dans les années 1960 et 1970.

Pour sa part, le lauréat du prestigieux prix Thalie 2016 de l’AICT pour contribution au théâtre par ses écrits critiques, Femi Osofisan, n’a probablement pas un nom auquel on pense rapidement. Mais avec le Thalie, espérons-le, cela devrait changer.

Osofisan fait partie de la génération qui a suivi celle de ces deux géants du théâtre et ses empreintes sont presque aussi imposantes sur le continent africain, tout en s’amplifiant dans d’autres parties du monde. Sa pièce la plus connue est sans doute Once Upon Four Robbers, que l’on enseigne déjà dans de nombreuses universités dans le monde et qui fait partie de plusieurs anthologies. Mais ce n’est là qu’une pièce sur la cinquantaine de ce grand artiste et militant. Ces œuvres – tout comme ses écrits critiques – sont des cris en faveur de la liberté personnelle et l’action politique, dont plusieurs constituent des adaptations de pièces grecques et shakespeariennes, en fonction de situations politiques particulières.

Comme Soyinka et Fugard avant lui, Osofisan s’est attaqué à des gouvernements répressifs partout où ils sont apparus, et a été attaqué en retour. Ses œuvres ont été mises en scène au Guthrie et dans d’autres théâtres régionaux importants des États-Unis, ainsi qu’en Allemagne, au R-U, au Sri Lanka, au Canada et en Chine. En 1982, il a été nommé membre du tout nouveau groupe de réflexion et du comité éditorial du Guardian Newspaper (Lagos).

Le Canada est fier d’avoir proposé, en partenariat avec la Section nigériane de l’AICT, la candidature d’Osofisan pour le prix Thalie. En guise de rappel, voici la proposition conjointe de cette nomination :

« La Section nigériane de l’AICT, en association avec la Section canadienne, propose pour le prix Thalie 2016 la candidature du professeur Femi Osofisan, du Nigéria, pour sa carrière extraordinaire de critique, d’universitaire, d’auteur dramatique et de partisan de la liberté artistique dans son pays natal, ainsi que pour ses prises de position contre la répression artistique sur le continent africain.

Auteur de plus de 50 pièces et de centaines d’articles critiques, de quatre romans et de cinq recueils de poésie, sujet de plusieurs volumes d’hommages en son honneur, le professeur Osofisan a suivi les traces du Prix Nobel Wole Soyinka. Son œuvre s’étend sur toute une gamme de domaines, notamment, comme on l’indique dans un ouvrage d’essais sur sa vie et son œuvre paru en 2009, le rôle du théâtre et celui de la littérature dans la société, le genre et la responsabilisation des femmes, le style et la langue, la mobilité de la tradition orale et même la traduction et la translittération.

Dans ce même ouvrage, on dit d’Osofisan qu’il est « le plus déterminé des écrivains et le plus militant des critiques du Nigéria. Il a constamment fait usage de créativité pour défendre les laissés-pour-compte. Par ses ouvrages exceptionnels dans plusieurs genres, Osofisan a poussé les auteurs de sa génération à se servir de leurs écrits comme outil de mobilisation pour susciter un changement social et politique […] »

Lors d’une conférence donnée à l’Université d’Ibadan, en 2006, le professeur à Harvard Biodun Jeyifo a appelé Osofisan « l’auteur de théâtre le plus africain de la période postcoloniale […], le plus prolifique du continent africain ». Jeyifo a poursuivi en plaçant Osofisan avec Soyinka au cœur des « mouvements radicaux et littéraires des trois dernières décennies ».

Né en 1946, le professeur Osofisan s’est inscrit à l’Université d’Ibadan en 1966, dans une concentration en français (ce qui lui a permis notamment d’étudier un an à l’Université de Dakar), pour y recevoir son diplôme en 1969. Puis, il a obtenu une bourse pour aller à La Sorbonne, à Paris. Il n’y a cependant pas achevé ses études supérieures, car son directeur de thèse ne lui a pas permis de travailler sur le théâtre africain. Il a fini par obtenir un doctorat de l’Université d’Ibadan, avec une thèse sur « Les origines du théâtre (drama) dans l’Afrique de l’Ouest, en anglais et en français ».

Professeur, ancien directeur de département à l’Université d’Ibadan (dont il est maintenant professeur émérite) et  reconnu comme auteur, metteur en scène et critique, il a été nommé en 1982 membre du nouveau comité éditorial et groupe de réflexion du Guardian Newspaper (Lagos). Il a mis en scène ses pièces à Ibadan, dans d’autres universités d’Afrique et au R-U, aux États-Unis (notamment à l’Université de Pennsylvanie et à celle d’Iowa), en Allemagne, au Sri Lanka et au Canada ; ses pièces (surtout Once Upon Four Robbers, The Chattering and the Song et ses adaptations africaines de pièces grecques et élisabéthaines telles Antigone et Hamlet) ont commencé à remporter des prix nationaux et internationaux.

Fondateur de l’ONG CentreStage Africa (Centre pour les études du théâtre et des formes d’expression alternatives en Afrique) et vice-président de l’Association panafricaine des écrivains, ses pièces ont commencé à susciter l’intérêt à l’étranger après qu’une production de sa pièce Many Colours Make the Thunder King (1997) ait été présentée au Théâtre de Minneapolis.

Une anthologie d’articles d’Osofisan a paru en 2001 sous le titre Insidious Treasons. On y trouve des réflexions telles « Le Théâtre comme insurrection », « La Terreur de la pertinence au Nigéria d’aujourd’hui », « Les Frontières de la terreur dans un État postcolonial » et « Les Défis du théâtre nigérian sur la scène euro-américaine ».

Nommé conférencier principal au Congrès mondial de la Fédération internationale de la recherche théâtrale en Afrique du Sud en 2007, il a – chose incroyable ! – été incapable d’obtenir un visa, aussi son exposé a-t-il dû être lu à sa place. Ce texte essentiel, extraordinaire réflexion critique théâtrale engagée, s’intitule : « Literary Theatre After the Generals: A Personal Itinerary »; publié peu après dans Theatre Research International, il constitue une lecture obligée pour quiconque s’intéresse au théâtre politique en Afrique.

En 2006, un ouvrage critique sur son travail a paru en Allemagne dans la prestigieuse collection des Études africaines de l’Université de Bayreuth, sous le titre Portraits for an Eagle. L’ouvrage comprend notamment des articles du Britannique Martin Banham, de Biodun Jeyifo de Harvard, de l’africaniste James Gibbs, de Jane Plastow de l’Université de Leeds et de l’universitaire sud-africaine Yvette Hutchison.

En 2009, un autre recueil d’articles sur son œuvre a été publié sous le titre Emerging Perspectives on Femi Osofisan, par le Africa World Press aux États-Unis.

Depuis sa retraite de l’Université d’Ibadan, le professeur Osofisan a continué à écrire, à être invité à monter ses pièces et à enseigner dans des universités et des théâtres professionnels autour du monde, notamment au Canada, en Allemagne et, tout récemment, en Chine (Université de Pékin).

Il y a peu, il a écrit : « J’écris pour des publics multiculturels, à la fois au Nigéria et lorsque je travaille à l’étranger. Je cherche une troisième voie qui soit ni africaine ni blanche ou noire, pas multiraciale, mais une pièce qui traite simplement de plusieurs races. »

Les Sections nigériane et canadienne ont proposé cette candidature estimant que le professeur Osofisan mérite tout à fait d’être le premier lauréat africain du prix Thalie de l’AICT. Il a été un chef de file du théâtre et du texte dramatique africain par son écriture et ses critiques, par son activité journalistique, son œuvre artistique et son important parcours universitaire.

Il a changé la manière dont de nombreux Africains perçoivent maintenant leur théâtre et leur culture et a transformé la façon dont plusieurs personnes dans d’autres parties du monde considèrent aujourd’hui l’Afrique et le théâtre africain. Les mots ont été son arme contre toutes les tyrannies. Faire briller son nom dans le monde entier par le prix Thalie constitue non seulement un geste approprié, mais aussi une juste suite aux noms réputés qui l’ont précédé. »

Bienvenue à Femi Osofisan parmi les lauréats du prix Thalie.